apéritif thématique : 1914-1918 : Pourquoi ? Une histoire populaire de la Première Guerre mondiale
Pour le dernier apéritif thématique de l'année et achever le cycle des animations autour du centenaire de la Première Guerre mondiale, Philippe Rouinssard a présenté, à l’aide d'un diaporama : "1914-1918 : Pourquoi ? Une histoire populaire de la Première Guerre mondiale"
Cette présentation de la Première Guerre mondiale est loin des lieux communs des commémorations. Cette grande guerre toujours traitée de la même manière dans les reportages ou les discours officiels, est présente dans l’opinion publique française à travers les batailles et le côté militaire. 100 ans après cette odieuse guerre industrielle, il faut essayer enfin de détricoter les faits pour comprendre pourquoi 18 600 000 êtres humains sont morts pendant 4 ans et sur tout le globe.
I ) Des origines lointaines et multiples
Depuis 1789, les opprimés se sont soulevés pour arracher des droits. Les premières révolutions, 1789 et 1830 voient pactiser le peuple et la bourgeoise qui tous deux sont exclus du pouvoir politique contre l’aristocratie et l’Église mais dès 1948 et surtout 1871, la bourgeoisie se range du côté du pouvoir.En France, en Belgique et Angleterre jusqu’en 1914, la bourgeoisie doit partager le pouvoir avec la noblesse au sein des assemblées. en Allemagne, Autriche-Hongrie et Russie la noblesse garde jalousement le pouvoir en soutenant sans réserve les souverains absolus plus ou moins éclairés. La révolution industrielle dans les pays d’Europe occidentale et aux États-Unis entraîne des crises de surproduction où l’offre est très nettement supérieure à la demande. Ce qui débouche sur un marasme économique, des licenciements, du chômage et une baisse des salaires. Le constant besoin de matières premières pour l’industrie et de débouchés pour écluser la surproduction pousse les états à conquérir de nouveaux espaces riches en matières premières. Les États-Unis spolient la terre des Indiens et s’emparent du Nord du Mexique et les états européens se lancent dans une colonisation forcenée de l’Asie et l’Afrique pour le fer, le cuivre, le caoutchouc…et une main d’œuvre nombreuse à un coût dérisoire. Les colonies servent aussi de soupape de sécurité pour se débarrasser des indésirables en établissant des colonies pénitentiaires (Australie, Nouvelle Calédonie). Pour conquérir et tenir ces terres lointaines il faut des armées modernes et des flottes, ce qui pousse au développement d’un complexe militaro-industriel. Les puissances se livrent une course aux armements et la presse aux mains de riches bourgeois relaye massivement la propagande pro-militariste. Les régimes autoritaires ainsi que les démocraties n’hésitent pas à envoyer la troupe pour tirer sur les manifestants. Il faut briser les alliances de classe et diviser les travailleurs en les identifiant à une patrie et en leur faisant haïr leurs voisins, infériorisés, déshumanisés et présentés par la presse et l’école comme monstrueux (boches). Pour les capitalistes la guerre peut rapporter beaucoup en vendant des armes et en récupérant de nouveaux marchés.
II ) L’inexorable marche à la guerre
Si la presse traîne dans la boue les peuples ennemis, elle se doit de faire connaître et valoriser ses alliés. Les Alliés anglo-français aiment faire croire, même encore aujourd’hui, qu’ils se sont battus pour la liberté et la démocratie contre l’autoritarisme. Version très difficile à défendre vu qu’ils combattent aux côtés du Tsar autocrate Nikolaï II, le souverain despotique de l’empire le plus dictatorial de l’époque.Les partis socialistes qui auraient du défendre les prolétaires et tenter de les reconquérir à l’internationalisme, vont participer au chauvinisme en défendant l’État jugé neutre, bien loin des principes marxistes. L’assassinat de Jaurès le dernier pacifiste socialiste français le 31 juillet 1914, précipite le monde dans la guerre. Une étincelle suffit à mettre le feu au poudre, elle apparait à l’été 1914 lorsqu’un extrémiste serbe assassine Franz-Ferdinand, l’héritier austro-hongrois à Sarajevo. Un évènement quasi insignifiant, mais tous les bellicistes se ruent sur l’occasion pour enfin avoir la guerre qu’ils attendent et espèrent depuis si longtemps.
III ) Union sacrée et renforcement de l’État
Les classes populaires réagissent avec étonnement et désarroi à la déclaration de guerre. Les paysans peinent à abandonner leur champ au mois d’août, les ouvriers se demandent comment ils vont nourrir leurs familles avec leur maigre solde. Ils quittent à contrecœur leurs proches avec le pressentiment qu’ils ne reviendront jamais. En effet, malgré le bourrage de crâne, la bonne volonté d’aller mourir à la guerre n’existe nulle part. Résignés, ils ne partent pas la fleur au fusil comme la presse aime à le prétendre. Ils ont toutefois une forte opinion de leur patrie et croient comme le dit tout le monde que la guerre sera courte.
Les attentes de l’élite sont comblées par la guerre, le spectre révolutionnaire est chassé, on assiste à un retour massif du religieux et avec l’Union sacrée de tous les partis derrière le gouvernement en guerre, la politique et les réformes socialisantes disparaissent. L’armée obtient un pouvoir considérable y compris dans les affaires civiles. Les tribunaux militaires procèdent à des arrestations, condamnations et même exécutions sans aucun contrôle de l’État. Les territoires occupés (Belgique, Pologne, Galicie, Prusse orientale) sont administrés par les armées.
Les salaires et le temps de travail sont fixés par le gouvernement en rognant sur tous les droits sociaux préalablement gagnés. Le travail des femmes et des enfants ainsi que le travail de nuit et du dimanche se généralisent dans l’Europe en guerre. On a également recours à des forçats pour travailler dans les usines ou à des coolies indiens et chinois payés à des salaires ridiculement bas. A l’inverse les industriels (Krupp, Hotchkiss, Citroën) affichent des bénéfices record pendant la guerre et sont peu taxés.
IV ) Des armées inégalitaires, espoirs vite déçus.
L'écart de classe entraîne des tensions, les officiers méprisent le plus souvent les soldats. Au mieux, ils ont une vision paternaliste et infantilisent la troupe, au pire ils leur font subir des vexations, des brimades, voire des coups. C’est encore plus net dans les régimes autoritaires. Sur le terrain, rien ne se passe comme prévu. La vision romantique de la guerre se heurte à la froide réalité des combats industriels :300 000 Français sont tués ou blessés le premier mois. Un million d’Allemands ont été tués, blessés ou fait prisonniers à la fin 1914. A Noël 1914, presque qu’un million de soldats de l’Autriche-Hongrie sorts morts, blessés ou prisonniers. 163 000 Serbes, 54 000 Britanniques. Ces pertes catastrophiques s’expliquent en partie par la prodigalité avec laquelle les généraux utilisent la vie des simples soldats. Le nombre de morts n’a semble-t-il aucune importance pour les États-majors. Les stratégies de combat sont complètement dépassées et inadaptées à une guerre moderne. Les soldats chargent en rangs serrés les nids de mitrailleuses, les officiers à cheval et portant de fringants uniformes sont la cible privilégiée des tireurs. De plus, la retraite française en 1914 est souillée par des exécutions de traînards, de traîtres et de lâches ou supposés comme tel par le haut commandement. Ces exécutions, parfois au hasard ou pour l’exemple, font pour toute la durée de la guerre 361 morts anglais, 800 bulgares, 750 italiens, 600 français, 48 allemands. L’espoir d’une guerre courte et glorieuse a disparu, les familles sont endeuillées, les trains ramènent des soldats ensanglantés et silencieux, les atrocités subies par les civils achèvent de faire haïr la guerre. Les officiers qui envoient les soldats se faire massacrer et qui font fusiller ceux qu’on suppose traîtres, sont détestés par les hommes qui paradoxalement développent un certain respect et de la pitié pour les soldats ennemis qui subissent la même chose qu’eux. A Noël 1914, de nombreux actes de fraternisation sont signalés sur tout le front. Les états-majors sont horrifiés et le jour de Noël 1915 on fera bombarder le no man’s land toute la journée pour éviter que recommence ces phénomènes.
IV ) Dans la boue des tranchées
La première guerre mondiale est à jamais liée avec le concept de guerre de tranchées. 40 000 km de tranchées lézardent en effet la ligne de front. Les précipitations, les eaux souterraines des plaines, laissent une tranchée souvent envahie d’eau et donc de boue. Les soldats pataugent avec les rats et avec l’infecte puanteur du front, celle des excréments et des cadavres en décomposition. Les mouches, les puces, les poux dévorent les soldats exaspérés. L’exposition aux aléas climatiques, la mauvaise hygiène et la vermine provoquent des maladies (dysenterie, tuberculose, grippe, diarrhée…). Alors que les hommes dorment dans la tranchée, donc dehors, les officiers jouissent d’un abri personnel avec un minimum de confort. L’approvisionnement est incertain, le plus souvent les hommes se contentent de pain, biscottes, viande et légumes en boites. Par contre le vin coule à flot, (1/4 L / jour en 1914, 1 L en 1917). L’alcool permet de donner courage aux soldats et servait de dopage. Il entraine par contre bien d’autres problèmes, insubordination, ivrognerie, bagarres… Les officiers mangent très bien et beaucoup mieux que les soldats, même lorsque leurs troupes souffrent de la faim (Russes, Autrichiens). Le courrier provoque une joie immense et un réconfort très important pour les soldats.
En général, plus le grade est élevé plus on est loin du front. Les plus hauts gradés (Joffre, French) vivent dans des petits châteaux ou des hôtels à l’arrière dans un luxe tapageur. Pourtant malgré cet éloignement, ce sont les plus décorés lors des rares victoires. Un poème cynique allemand raille cet état de fait « sur ceux de l’avant tombent les balles, sur ceux de l’arrière tombent les décorations ». Cette haine des officiers entraîne parfois l’assassinat de ceux-ci par leurs propres hommes au cours d’un assaut, ou leur abandon blessé sur le champ de bataille. Mais cela renforce l’attachement des hommes pour les quelques sous-officiers compréhensifs et proches des hommes dans leur comportement et leur mode de vie. Les blessés souffrent avant le plus souvent de mourir faute de soins à temps ou de soins adaptés. D’autres rentrent mutilés ou horriblement défigurés, les « gueules cassées » (12 000 Français). L’automutilation ou la reddition lors d’un assaut sont également des pratiques notables chez les soldats, voire carrément la mort volontaire et se jetant à l’endroit le plus dangereux ou le suicide. La mort (presque 10 millions de soldats) est une sorte de délivrance, les soldats la redoutent mais elle fait partie de leur quotidien pendant ces quatre années. Les nouvelles armes apportent leur lot de destruction et de morts. Les mitrailleuses, les avions, les zeppelins, les gaz, les lance-flammes... Le plus dur à supporter ce sont les bombardements, qui durent des heures, parfois des jours, le fracas insupportable, l’angoisse, l’attente… Tout ceci provoque des traumatismes profonds : terreur, malaises, sueurs, sanglots, hallucinations, diarrhée, vomissements, certains perdent complètement le contrôle de leurs nerfs et deviennent fous. Mais les soldats tiennent, le sens du devoir parfois, mais surtout la solidarité qui lie les hommes entre eux. Ils ne peuvent pas abandonner alors que tant des leurs sont déjà morts, alors ils continuent, sans espoir, résignés en méprisant la guerre et ses objectifs mais avec un courage bien plus grand que les discours creux et pompeux de l’amour de la patrie.
V ) Les civils pris dans la tourmente
L civils abreuvés de propagande par voie de presse sont convaincus qu’un petit effort supplémentaire de leurs troupes suffirait à l’emporter. Les soldats méprisent ceux de l’arrière voire éprouvent une haine pour les « embusqués », ces hommes des élites qui parviennent à échapper à la conscription ou obtiennent une affectation tranquille à l’arrière. Les profiteurs de guerres (marchands d’armes, commerçants qui gonflent les prix) qui font des profits record sont aussi abhorrés par les soldats.
Toutefois les civils souffrent de la guerre. Pour les empires centraux surtout, le blocus naval britannique affame les pays dès 1916. La famine est dure en Allemagne, éprouvante en Autriche-Hongrie et catastrophique dans l’empire Ottoman (200 000 morts au Liban). De plus, d’immenses épidémies ravagent l’empire ottoman : choléra, typhus, malaria, dysenterie, typhoïde, grippe, tuberculose. Des centaines de milliers de personnes en meurent. Les restrictions et le gel des salaires associés à la hausse des prix (planche à billets) accroissent les difficultés. Dès août 1914 lors de l’invasion de la Belgique, les armées allemandes ont fusillé 6 500 civils, justifiant ces massacres par un fantasme hystérique et paranoïaque de soi-disant francs tireurs. Des milliers d’autres sont déportés vers l’Allemagne, pour y travailler dans des conditions très difficiles. Lors de l’invasion de la Serbie en 1914-1915, 2 000 civils serbes sont passés par les armes par les Hongrois. Les cosaques russes se livrent à des pogroms contre les Juifs en Galicie, Bucovine et Prusse orientale. L’Autriche-Hongrie a mené dans son propre empire des politiques de déportation, d’arrestation arbitraire, voire d’exécution. L’Empire Ottoman soupçonne sa minorité arménienne de trahison et d’allégeance avec l’ennemi russe. Celle-ci est donc massivement déportée vers les déserts syriens loin de la ligne de front. Beaucoup meurent en route tant les conditions de voyages sont atroces. Les Ottomans fusillent les plus lents et ceux qui se rebellent. Internés dans des camps avec très peu de vivres et d’eau, les Arméniens meurent, d’autres sont exécutés. En tout un million, la moitié de la population disparaît dans ce premier génocide du XXe siècle.
Lors de la retraite de 1915 des Russes, l’armée se livre à une politique de la terre brûlée détruisant des dizaines de villages. Les civils fuient l’avancée des troupes ennemies. Ils sont parfois déportés de force, comme les Juifs, les Polonais, les Baltes soupçonnés d’être pro-allemands ou pro-austro-hongrois. Les villes françaises ou russes proches du front sont la cible des bombardements des avions, zeppelins ou bien des canons longues portées allemands. D’ailleurs 8,9 millions de civils vont périr dans le monde.
VI ) La guerre s’étend
Au printemps 1915, l’Italie entre en guerre. Le temps de travail est allongé, les salaires gelés, le droit de grève interdit, tout comme dans les autres pays déjà en guerre depuis presque un an. Toutefois les socialistes italiens s’opposent à la guerre en défendant le pacifisme et l’internationalisme avec vigueur jusqu’à 1918. Le moral est donc très bas dès l’entame du conflit, les désertions sont fréquentes, les redditions spontanées aux Autrichiens sont nombreuses. Pour redresser le moral et tenir les troupes, l’état-major va appliquer une discipline draconienne. 750 soldats sont condamnés à mort, 15 000 sont condamnés à la prison à vie, certains sont encore détenus en 1945 ! Des dizaines de milliers de prisonniers italiens vont mourir de faim et de froid dans les camps en Autriche car l'Italie refuse de payer la Croix Rouge. A l’automne 1915, la Bulgarie rejoint les puissances centrales. Pour venir au secours de la Serbie, Français et Britanniques débarquent en Grèce en violant la neutralité du pays. Les Alliés forcent le roi pro-allemand, Constantin Ier à abdiquer en faveur de son fils Alexandre et la Grèce déclare la guerre aux côtés des alliés en 1917.
En 1917 alors que tous les belligérants sont épuisés de la guerre et leurs soldats excédés, les États-Unis eux, entrent dans le conflit aux côtés des Alliés. Officiellement Wilson se veut comme le défenseur de la démocratie et de la liberté. En réalité, il entre en guerre pour ne pas que les Américains soient exclus du partage des territoires et des zones d’influence à la paix. Le peuple américain justement est contre la guerre, seulement 73 000 volontaires se présentent. Une conscription sélective est instaurée. C’est donc les classes inférieures qui iront sacrifier leur vie pour la patrie de l’Oncle Sam.
VII ) Que maudite soit la guerre !
Les républicains irlandais socialistes déclenchent une révolution armée. Après une semaine de sanglants combats on compte 400 morts et 2 500 blessés. En Nouvelle-Calédonie, en 1917, les Kanaks refusent de partir mourir pour une patrie qui les écrase et les méprise en temps de paix. Ils lancent une guerre à la conscription qui tourne en guerre d’indépendance. La répression est terrible, 500 kanaks sont massacrés. A Québec, en 1918, les Canadiens refusent la conscription. L’armée ouvre le feu sur les manifestants, 4 sont tués, 70 sont blessés. Le plus gros soulèvement pacifiste a lieu sur le front de l’Est en 1917, les soldats refusent de combattre, fraternisent ou désertent. Les civils font la révolution en février et jettent à bas le tsarisme. La révolution d’octobre porte les bolcheviks de Lénine au pouvoir. Ils signent la paix et entament une politique socialiste en faveur des déshérités : paysans, ouvriers, femmes, minorités... Les prolétaires ont donc renversé l’ordre ancien et mis fin à la boucherie. Cette idée va se répandre comme une traînée de poudre dans tous les camps.
Partout les soldats sont épuisés, en ont assez des morts inutiles, des profits records de l’arrière pendant qu’eux souffrent et des objectifs de guerre insensés. Ils ne comprennent plus ce qu’ils font là et pourquoi la guerre continue. Au printemps 1917, les poilus désertent (21 174), refusent de sortir de la tranchée. L’état-major fait tirer l’artillerie sur les tranchées pour forcer les soldats à sortir. Les récalcitrants qui hésitent à sortir ou reculent sans ordre lors d’une attaque sont menacés de mort par leurs officiers et parfois froidement abattus.
Les insubordinations, rébellions et mutineries se multiplient sur le front en 1917. Les poilus chantent l’Internationale et fraternisent avec les Allemands, la contagion pacifiste et internationaliste se répand à toutes les armées. Entre 59 000 et 88 0000 poilus ont participé à ces mutineries. La répression des autorités catastrophées est terrible, le 6 juin à Tardenoy les autorités font tirer sur les mutins à la mitrailleuse, 1 est tué, 3 sont blessés. Les cours martiales sévissent 3 427 soldats sont condamnés, 1 300 aux travaux forcés, 2 000 déportés en Afrique du Nord, Madagascar ou Indochine, 49 fusillés. L’armée britannique est secouée de remous. Les Allemands et les Italiens découragés veulent la paix à tout prix, ils se rebellent, refusent d’attaquer, assassinent des gendarmes. Les soulèvements sont également durement réprimés.
Dans l’empire ottoman, les soldats malades, mal nourris, pas payés n’ont pas eu la moindre permission. Pas de mutinerie chez les Ottomans, mais les soldats désertent pour rentrer chez eux ou entrer dans des groupes de bandits qui opèrent en parallèle au front. Les désertions touchent entre 30 et 50 % des effectifs dans chaque bataillon. 300 000 déserteurs en 1917, presque un million en 1918. Les assauts meurtriers se poursuivent jusqu’au bout. Le 11 novembre 1918 les hostilités doivent s’arrêter à 11h, pourtant on compte sur l’ensemble du front 10 944 hommes tués ou blessés (soit le double de la moyenne quotidienne de la 1GM) ce matin là. L’arrogance des chefs qui pour l’honneur et la gloire lancent des derniers assauts inutiles. La palme de l’imbécilité criminelle revient au général canadien Arthur Currie. Prévenu à 6h30 que l’armistice entrera en vigueur à 11h, il tait la nouvelle à ses hommes et leur donne l’ordre d’attaquer la ville belge de Mons, encore tenue par les Allemands. « C’est une question de fierté » dira-t-il plus tard. Les Allemands résistent furieusement et 280 soldats sont tués. Un tireur allemand tire en s’enfuyant, le soldat canadien George Price est atteint en pleine poitrine, il s’écroule dans la rue principale de Mons et expire à 10h58 ce 11 novembre 1918, à deux minutes de la fin de la guerre. Il sera le dernier mort de cette boucherie, pour l’honneur et la fierté de son général, resté évidemment prudemment en arrière pendant que ses boys passaient à l’assaut et mourraient inutilement.
VIII ) Armistice ou Paix ?
Le traité de paix permet de démembrer les vaincus pour qu’ils ne se relèvent plus jamais. On récupère et se partage les colonies allemandes et le territoire ottoman entre vainqueurs. La paix des seigneurs de Versailles entraîne jalousie, haine, divisions et rivalités, bien plus grandes qu’avant 1914. De plus si l’objectif impérialiste est atteint pour les vainqueurs, l’objectif antisocial a donné l’inverse de ce que l’élite attendait. La révolution russe et les grèves ont poussé les gouvernements à céder beaucoup plus de droits au peuple. La noblesse européenne a perdu beaucoup de son pouvoir, sa vision de la guerre romantique et son commandement désastreux ont achevé de la discréditer. Sur le plan économique, les domaines fonciers rapportent désormais beaucoup moins que les industries. La bourgeoise industrielle et financière, elle, sort triomphalement de la guerre. Elle s’est enrichie, a établi d’immenses trusts qui permettent de neutraliser la concurrence et de remporter le bras de fer social avec les salariés. De plus, les industriels peuvent investir dans les nouveaux territoires conquis. Évidemment les plus grands perdants restent les prolétaires de tous les pays qui sont morts par millions, ont été blessés par millions, ont été mutilés, handicapés, gazés, traumatisés, devenus aveugles. Ils n’ont eu que quelques maigres droits sociaux qu’ils ont du arracher par des grèves violemment réprimées.
L’élite des pays vaincus n’a rien obtenu et va amèrement ruminer sa vengeance, contre ses ennemis mais aussi contre son propre peuple rendu responsable de cet échec. Tous les régimes des nouveaux pays (sauf la Tchécoslovaquie) vont sombrer dans la dictature dans les années 1920-30, tout comme l’Espagne et le Portugal. L’Allemagne et l’Italie vont développer une nouvelle forme de régime dictatorial : le nazisme et le fascisme, qui se nourrissent de la haine de l’élite pour le socialisme et les étrangers. Les droits sociaux sont réduits, l’armée et l’élite sont toutes puissantes. Le nationalisme forcené de ces états et le « besoin » de nouveaux espaces à exploiter pousse le monde dans une guerre mondiale encore plus sauvage et massive que la précédente. La première guerre mondiale impérialiste a enfanté dans sa conclusion dramatique la deuxième guerre mondiale et son cortège d’horreurs.
En ce mois de novembre 2018, on célèbre les 100 ans de la fin de la grande boucherie comme l’appelait les soldats. Les cérémonies se multiplient où on glorifie la paix dans un monde surarmé où le complexe militaro-industriel tourne à plein régime. Les 9,7 millions de soldats qui ont perdu la vie (les 8,9 millions de civils sont souvent oubliés) ont eu le droit pour les cent années qui ont suivi à des commémorations mais qui sait vraiment pourquoi tous ces malheureux ont été emmenés à l’abattoir, dans quel but cette génération a été sacrifiée ? Pour des raisons impérialistes (étendre les pays), économiques (commandes de guerre), aristocratiques (mythe de la guerre romantique) et antisociale (pour limiter voire rogner les droits sociaux). Certainement pas pour de nobles raisons de liberté, de défense de la patrie, ou de démocratie comme certains se plaisent à le raconter encore aujourd’hui cent ans après la tragédie. Mais ceux qui ont déclenché la guerre et l’élite de la société ont été bien à l’abri de celle-ci, voire en ont scandaleusement profité, tandis que des millions de malheureux soldats ont vécu l’enfer sur terre pendant quatre ans et ont été massacrés pour rien et que des millions de civils s’échinaient à produire des armes de mort, sous la menace des bombardements, de la faim, des maladies, des massacres et même du génocide. A l’issue de cette guerre, les accords de paix iniques et l’appétit insatiable des impérialistes ont placé le monde dans une situation explosive, réactionnaire et antisociale telle, que 20 ans après les armes allaient de nouveau parler pour plonger le monde, et encore une fois majoritairement les pauvres gens, dans un abîme infernal et un martyr sans précédent.