Les bas-fonds des capitales par Philippe Rouinssard

Publié le

 

I ) A l’origine des bas-fonds

 Si l’expression bas-fonds est bien comprise par tous, il est bien difficile de la définir précisément. Il n’y a ni carte, ni dénombrement de ce monde. Les bas-fonds s’étendent sur un terrain meuble et vague où la réalité est liée à l’imaginaire, où le social se confond avec le moral et où les personnages réels se mélangent avec ceux de fiction. Ce terme apparait au XIXe siècle, il désigne des espaces et les gens qui y vivent et qui semblent s’enfoncer dans la misère, le vice et le crime. Les journalistes, écrivains à sensation, médecins hygiénistes, moralistes, socialistes… ont popularisé ce terme mais surtout l’imaginaire qu’il renvoie. En réalité la catégorisation (souvent méprisante) des lieux de pauvreté urbaine est bien plus ancienne. La tradition biblique renvoie à Sodome et Gomorrhe. Deux villes détruites par Dieu à cause de leurs pêchés. Ce récit fondateur est repris à l’envi par tous les chroniqueurs pour détruire les bas-fonds, lieux de débauches, de vices et de crimes. Le quartier Saint-Giles de Londres est appelé « modern Sodom ». Babylone est l’autre référence biblique, « mère des impudiques et des abominations de la Terre ». Elle incarne la corruption, la décadence, le mercantilisme… Les protestants réactivent son image pour décrire la Rome du pape, les puritains victoriens pour Londres. Son ombre pèse sur les discours anti-urbains, centre du lucre, du vice et des passions malsaines. Londres devient la moderne Babylone ou la Babylone noire. En 1864, un livre titre : "Les Trois Babylone : Londres, Paris, New York". L’Antiquité grecque et latine offre aussi quelques références à la perdition urbaine,

Dans la société chrétienne du Moyen âge, le pauvre est bien considéré à l’image du Christ ou de Job. Le pauvre du Christ doit être aidé, la mendicité n’est pas considérée comme infamante. La rupture a lieu au XIIIe siècle. L’essor du capitalisme marchand entend ne pas s’encombrer de ces inutiles au monde. Les crises économiques, épidémies, guerres, poussent de plus en plus de vagabonds sur les routes. La pauvreté cesse de devenir une valeur positive et devient le produit de la déchéance. Les « bons pauvres » méritants ont un travail et triment pour un salaire dérisoire, ils sont les vraies victimes de la vie et attirent parfois la pitié des braves gens. A l’inverse, le « faux ou mauvais pauvre » que la paresse et le vice ont conduit à la misère, n’attire que le mépris de la société. La Réforme protestante accroit cette différenciation, elle valorise le travail et cherche à éradiquer la pauvreté tout comme elle supprime les « bonnes œuvres » pensant que le Salut ne s’achète pas. A partir du XIVe siècle, les souverains d’Europe prennent une liste de mesure répressive contre les pauvres. Interdiction de la mendicité, les vagabonds sont battus, jetés en prison, envoyés aux galères…

Au cœur du XVIIe siècle nait à Paris, le concept de « cour des miracles », lieu secret et dangereux où le soir venu comme par miracle, les aveugles recouvraient miraculeusement la vue, les manchots leurs bras, les culs-de-jatte leurs jambes… Elle se situait théoriquement derrière le couvent des filles Dieu, au pied d’un rempart, entre la porte Saint-Denis et Montmartre, rue Neuve-Saint-Sauveur (rue du Nil, IIe aujourd’hui). « Une grande place d’une grandeur considérable et un très grand cul-de-sac puant, boueux, irrégulier » selon Henri Sauval écrivain de chroniques scandaleuses. Environ 30 000 pauvres accusés de tous les vices et défauts horribles y vivent. C’est la capitale du royaume des gueux. Asssi sur un tonneau avec sur la tête un bonnet d’emplâtre en forme de couronne, vêtu d’une robe d’Arlequin, armée d’une grande fourche sur laquelle est suspendue une charogne, le grand Coësre règne sur les gueux qui lui rendent hommage et tribut. Cette vision ultra-caricaturale est reprise par Victor Hugo dans son roman célèbre.

Les habitants des bas-fonds forment une contre-société, un « peuple » avec son argot, ses solidarités, ses hiérarchies, son organisation, ses héros, sa morale… Ils ne constituent pas un modèle en soi, mais l’envers de la société d’en dessus dont ils contrefont et pervertissent le fonctionnement. C’est pourquoi on l’imagine hiérarchisé et codifiée. De leurs racines populaires ils ont conservé la vision médiévale et carnavalesque du monde à l’envers. La société calque la description des bas-fonds sur l’inverse des institutions et structures légitimes. Durant l’Ancien Régime, ils fonctionnement comme une monarchie (le roi des Bohémiens, duc d’Egypte, le roi de Thunes…), pendant la révolution le chef des criminels est élu, puis au XIXe siècle, le concept de classe leur est ajouté « classes dangereuses », « classes criminelles », « classes prédatrices ». Dans la France revancharde d’après 1870, ils deviennent « l’armée du crime ». Dans l’entre-deux guerre, de syndicats et de cartels du crime. Les bas-fonds sont donc le double inversé, contrefait, caricaturé de la société ordonnée.

II ) L’antre de l’horreur

Si la misère, le crime, la pauvreté existent aussi à la campagne, les bas-fonds ne sont que dans les villes, représentation encouragée par une haine de la ville, sensée être corruptrice. L’image du Paris pré-haussmannien avec son dédale de rues sombres et labyrinthiques, surpeuplées et sales, en est l’archétype. Les auteurs se déchaînent contre ces grandes villes qui abritent tous les vices. Londres est appelé le « bordel du monde », son immense bas-fond est surnommée « la Terre Sainte ». En 1847 les taudis sont rasés et la misère se déplace à l’East-End ou elle côtoie les docks et les abattoirs. Les crimes de Jack l’Eventreur en 1888 rendront le quartier de Whitechapel mondialement célèbre. Toutes les villes d’Europe ont leurs bas-fonds, plus ou moins vastes, plus ou moins crasseux, plus ou moins criminel. Mais bientôt l’ancien monde est trop petit pour contenir les malheureux d’Europe et les villes coloniales sont ouvertes pour déverser le trop plein de pauvres. Les ports de Tanger, Alger, Bombay, Manille, Shanghai se transforment en bordels géants et en coupes gorges mondialisés. L’immigration massive de la pauvreté vers le Nouveau Monde développe le phénomène. New York, a ses « Five Points » au Sud de Manhattan que Thomas Jefferson appelle « le cloaque de toutes les dépravations de la nature humaine ». L’Amérique du Sud qui reçoit son lot de migrants européens pauvres voit Buenos Aires comme un immense bordel ou s’agite une population de voleurs, d’enfants des rues, de migrants faméliques ou d’anarchistes. Rio, Montevideo, Caracas ou Panama ont aussi leurs quartiers de misère.

Les bas-fonds n’occupent qu’une partie de la ville : les zones reléguées, les marges sordides, pauvres et perdues aux rues boueuses et aux constructions inachevées et branlantes.

Ces localisations sont liées à une représentation de l’enfer qui est souterrain depuis l’Antiquité. Ce monde d’en bas est entraîné toujours dans un mouvement descendant dans la déchéance, l’alcoolisme, la maladie, la folie et la mort qui s’achève dans une autre fosse, la promiscuité effroyable de la fosse commune. Le lexique liquide est également utilisé pour désigner ces espaces : égouts, eau stagnante, fosses, abîme, abysses, boues, mares. Les pauvres sont des naufragés, des épaves, des matières fangeuses… Souvent les bas-fonds sont bâtis sur des anciens marécages (New York, Madrid, Buenos Aires) ce qui accroît les fièvres et les maladies.

III ) Le peuple des abysses

Cette concentration des populations marginales dans des lieux infects obéit à des contraintes sociales. Ce sont les seuls endroits qu’on leur laisse, où ils pourront loger dans des conditions tellement sordides que nul ne voudrait s’y rendre s’il n’y étaient obligés. Cela peut aussi être des lieus tranquilles pour commettre des crimes et s’y cacher. C’est pire encore dans les bas-fonds coloniaux, ou à cela s’ajoute pour l’Européen l’odeur de la « race indigène ». La vie avec la saleté est également celle avec les animaux : rats, puces, vers, punaises, poux, chiens et chats errants, mais aussi à Londres on accuse les Irlandais de vivre avec les porcs dans la même fange. Il n’y a plus qu’un pas, aisément franchi, pour animaliser les habitants de ces bas-fonds, devenus des vers grouillants à Naples, des cafards pullulant à Londres, les criminels sont des hyènes, des fauves, des vipères, les prostituées des chiennes. Toute forme humaine disparait dans l’entassement du troupeau. Ces gens ne sont menés que par leurs vices bestiaux (sexualité débridée, paresse, alcoolisme, inceste, homosexualité…).

Les pauvres sont les plus nombreux (gueux, mendiants, miséreux…). Bons pauvres et mauvais pauvres sont regroupés comme on l’a déjà vu. Évidemment pour la société, les seconds sont majoritaires pratiquant la mendicité professionnelle et la supercherie, la ruse, la débauche, le crime et beaucoup plus grave la révolte, l’insurrection et l’anarchie. Cette canaille ne mérite que de finir à l’asile, au bagne ou à l’échafaud.

Les voleurs sont le deuxième groupe de ces bas-fonds, ils sont moins nombreux mais plus puissants et « règnent » sur ces quartiers. Des gamins des rues, aux aventuriers et aux aigrefins on passe par les bandes de voleurs professionnels. Celles-ci tiennent certains territoires et s’affrontent pour les conserver (apaches parisiens, nervis marseillais, dead rabbits new-yorkais, peaky blinders de Birmingham, scuttlers à Manchester…).

Le troisième groupe est celui des prostituées, légion dans ces quartiers de misère. Toute femme vivant dans les bas-fonds est assimilé par la société à une prostituée. Elle est forcément laide, grosse, vulgaire, hideuse, obscène et évidemment ravagée de maladies. On leur prête toute sorte de sexualités débridés et des pratiques interdites (infanticide, avortement, contraception…).

Les prisonniers sont le quatrième groupe, il est très hétérogène. Condamnés qui purgent des peines, mendiants et vagabonds que depuis le Moyen âge on tente d’enfermer, prostituées gardées en maison closes, et enfin les aliénés (vaste groupe qui contient les fous, les syphilitiques, les gâteux, les épileptiques, les estropiés, les aveugles, les galeux, les vénériens…).

Le dernier groupe est celui des bohémiens, groupe abhorré et infériorisé, ils sont vus comme sales, vicieux, porteurs d’épidémies, mendiants, voleurs, faux monnayeurs, meurtriers, sorciers et membres de confréries secrètes. A Paris, les bohémiens plantent leur camp au Sud entre Montrouge, Bicêtre et Ivry et à l’est à Montreuil.

IV ) La vie quotidienne dans les bas-fond

La vie quotidienne dans les bas-fonds est difficile à décrire car les acteurs principaux de cette histoire sont désespérément muets. Au XIXe siècle, les villes et leurs emplois attirent une masse importante de population et voient leur taille exploser. En 1851, Londres comptait 2 millions d’habitants, en 1901 elle en a  6,2 millions. Buenos Aires n’a que 150 000 habitants en 1838, en 1900 2 millions. Les habitats précaires, taudis, s’accumulent à l’infini au bord des usines et dans les quartiers populeux. Les loyers sont très faibles, mais le plus souvent bien trop élevés pour la plupart des pauvres. La sous-location ou la sous-sous-location est donc massivement faite dans tous les bas-fonds mondiaux.

Dans les ports ou encore aux Halles, un propriétaire loue une cave, dans celle-ci des cordes sont tendues en travers à hauteur de poitrine. Les marins, dockers et clochards s’étendent sur ses cordes pour la nuit. Au matin, le propriétaire détache une des extrémités des cordes et les dormeurs tombent par terre. On appelle ça « dormir à la corde ».

Les labyrinthes de cours et de taudis permettent aux criminels de s’enfuir et de s’y dissimuler. Ils servent également à des activités criminelles. Les paris, les jeux de hasards pullulent dans les tripots des bas-fonds. On a également les combats de chiens, de coqs, ou le populaire en Angleterre, combat de chiens et de rats. Dans une petite arène un chien est placé, puis on place des rats à l’intérieur et les parieurs misent sur le temps que le chien mettra à tuer tous les rats. Toutes ces activités de paris « sportifs » sont aux mains de la pègre qui veille jalousement sur ce secteur. Lorsque la nuit tombe, les rues étroites peuvent servir à des attaques des passants isolés, pour les détrousser. 

Malgré le développement des usines et des fabriques, de nombreuses personnes continuent de travailler à domicile, des « ouvriers en chambre ». Travaillant jusqu’à 17 heures par jour, les ouvriers à domicile travaillent avec leur famille, les enfants dès 10 ans. Ils doivent ensuite porter leur production, sur leur dos, jusqu’à l’entrepôt du négociant. Ils fabriquent des petits meubles, de la tapisserie, de la broderie, des cages et des paniers en osier, des cartons à chapeaux, des pinces à linge, des boites d’allumettes…

Beaucoup de femmes sont réduites à se prostituer à cause des salaires de misère et de la demande de main d’œuvre très instable. Les mères célibataires sont les plus nombreuses à être contraintes à se vendre. Très peu de femmes en vivent, elles exercent un autre métier et la prostitution permet de gagner un supplément. Le plus souvent elles opèrent dans la rue, les maisons closes sont pour les professionnelles qui sont aux mains de souteneurs, affiliés à la pègre. Une solution mixte existe, c’est la maison de passe, où la prostituée et son client se rendent et louent une chambre le temps qu’ils souhaitent. Certaines entraînent leurs clients dans une ruelle sombre ou un complice, les assomme et les dévalise. Les maladies vénériennes sont fréquentes pour ces femmes qui terminent rongées de maladies dans un hospice ou qu’on retrouve morte au petit matin sur un grabat dans un taudis infect.

Les enfants pullulent dans les rues de ces bas-fonds, ils errent, font les poubelles, mendient, volent à l’étalage… Ils traînent le long des rues passantes et tiennent les chevaux des fiacres espérant quelques pièces, ils ramassent également le crottin de cheval dans les rues et le revende à des tanneurs ou pour l’engrais. Ils risquent leur vie en plongeant entre les roues des fiacres et les chevaux pour quelques sous. Les plus agiles peuvent devenir pickpocket ou cambrioleurs en se glissant par les cheminées ou les soupiraux. Dès 10 ans, les enfants peuvent être recrutés par un réseau professionnel de voleurs, de mendiants voire de prostitution. Dans les villes, tout se vole (montres, portefeuilles bien sûr mais aussi du linge, des bagages, du tissus, de la nourriture…) Il faut donc une nuée de receleurs qui stockent et écoulent la marchandise. Même les billets de banque sont rachetés à moindre prix pour être ensuite remis sur le marché légal. La mendicité, évidemment liée à la pauvreté, est également pratique courante, elle permet d’améliorer l’ordinaire. Bien que certains soient de vrais mendiants professionnels, avec sont lot de faux invalides. Mais les vrais invalides et les aveugles n’ont guère d’autre choix que mendier pour ne pas finir tristement dans un asile. Devant ces difficultés, cette misère, cette faim qui tord les entrailles, l’absence de perspective conduisent de nombreux malheureux au suicide, comme dernière extrémité. Des familles se suicident ensemble avec du poison. Le corps de nombreux miséreux (de tous âges) sont souvent repêchés au petit matin, dans la Tamise, la Seine, l’Hudson ou le Rhin…

V) Les classes dangereuses

Le développement de l’industrialisation au XIXe siècle va de paire avec l’urbanisation de plus en plus anarchique. La naissance d’un prolétariat industriel et urbain, forcément pauvre qui va s’entasser dans les taudis fait dangereusement augmenter la taille et la population des bas-fonds urbains. Très vite la classe laborieuse, est assimilée par la bourgeoisie à une classe dangereuse. En France, on s’inquiète de l’émeute, des barricades et de la révolution, pensées comme compagnes du paupérisme. EOn fait donc immédiatement un lien entre les taudis, les vices et les barricades. L’émeute, la révolution n’est que le débordement, le vomissement des bas-fonds. La Commune de Paris est le paroxysme de la vision que la lie de l’humanité est révolutionnaire. Miséreux, alcooliques, débauchés, criminels, prostituées étaient les Communards, l’épisode révolutionnaire n’a été qu’une orgie, selon nombre de commentateurs. Londres connaît aussi ses troubles, à l’hiver 1885-86, les miséreux pénètrent dans le quartier bourgeois du West End et pillent les boutiques, provoquant une terreur absolue. Les syndicalistes, les anarchistes sont également désignés par ces termes, soutenant les pauvres et les déshérités, ils sont forcément des criminels, des aliénés, des paresseux, des débauchés ayant un appétit sexuel dévorant. Cette stigmatisation des classes inférieures va plus loin encore en ensauvageant les populations pauvres, vu comme des cannibales, des sauvages, une race à part en tout cas loin de la civilisation. Les mêmes termes sont utilisés pour décrire les populations dites primitives d’Afrique, d’Asie, d’Amérique ou d’Océanie. A Londres, le vice vient forcément des Irlandais qui sont des sauvages à moitié humains seulement. A Paris, les gueux sont comparés aux Indiens d’Amérique, Mohicans, Peaux Rouges… Par dérision les criminels parisiens prennent le surnom d’Apaches. On retrouve le même phénomène à Londres avec le gang de la pègre des Mohawks qui attaquent les passants.

VI ) La criminalisation de la pauvreté : asiles, workhouses et prison

Le miséreux sans logis a interdiction de dormir dans la rue, la police traque et chasse les clochards endormis sur un banc ou dans la rue. Il peut alors se traîner épuisé jusqu’à la file interminable devant un asile de nuit. Il n’y a qu’un nombre limité de place et pour être sûr d’y entrer, les pauvres font la queue depuis l’après-midi bien que les portes ne s’ouvrent que vers 18h. Un surveillant note alors le nom, la profession, l’âge, le lieu de naissance et le nombre de nuit à l’asile. Ils sont fouillés et doivent abandonner leur tabac, allumettes ou couteau. On leur donne un morceau de pain dur et une assiette de skilly, un mélange d’eau chaude et de farine d’avoine qu’ils mangent dans une salle commune. Ensuite les miséreux doivent se laver dans un baquet d’eau qui servira à tous les pensionnaires du jour, l’eau n’est changée que le lendemain. Ils s’essuient avec la même serviette qu’ils se passent l’un, l’autre une fois sorti du bain. Ils doivent ensuite aller dormir dans des sacs de toiles tendus sur une barre à travers une longue pièce. Le lendemain à 6h, les pauvres de l’asile sont réveillés, ils reçoivent de nouveau du pain et du skilly. Ensuite ils doivent travailler pour payer leur nuit, nettoyer l’asile, casser des cailloux, filer l’étoupe, certains vont ramasser les ordures infectées des malades dans les hôpitaux… Toujours dans l’idée de distinguer le bon pauvre du mauvais, de valoriser le travail et de renoncer à la charité, créatrice d’assistanat selon la bonne société. Un homme qui rentre à l’asile doit y rester la nuit et le lendemain. Ensuite il est chassé et ne peut revenir le soir. Il devra en chercher un autre. En général, les miséreux ne se rendent dans les asiles qu’en dernière extrémité, lorsque trop épuisés ou trop affamés, ils n’ont plus d’autres solutions. Quelqu’un qui quittera l’asile sans avoir effectué son jour de travail ne pourra plus jamais y revenir voire pourrait même être jeté quelques jours en prison.

L’étape supérieure de la criminalisation de la pauvreté est franchie en Angleterre avec la création, dès le XVIIe siècle, des workhouses (maison de travail). Il s’agit d’établissement privé (gérés par la charité) ou public (payées grâce à la taxe des pauvres) dont le but est d’éviter aux pauvres la nuit dans la rue et la famine, mais en les faisant travailler pour qu’ils restent de bons pauvres, se responsabilisent, se moralisent et payent ainsi les services qu’ils reçoivent. L’idéal serait l’autonomie financière de la workhouse. Le nombre d’internés est très variable mais tourne autour d’une centaine, il peut monter jusqu’à 700 pour les plus vastes. Les pauvres, les sans-logis, les malades, les invalides, les vagabonds, les femmes enceintes seules ne s’y rendent qu’en dernière extrémité. Ils doivent abandonner leurs vêtements personnels (dépersonnalisation de l’individu), sont lavés et inspectés par un médecin, ceux qui sont malades sont placés en quarantaine. La ségrégation est très forte entre les hommes et les femmes, les jeunes et les vieux, les malades et les valides. On leur donne des vêtements de la workhouse, fabriqué par les internés. Ils portent la lettre P (pauper = pauvre) afin de les empêcher des les vendre et des les humilier lors de la sortie dominicale à l’église. Les internés sont levés à 6h et démarrent le travail à 7h, ils terminent à 19h avec une pause d’une-demi-heure le midi pour déjeuner (pain, fromage, légumes, galettes ou bouillies d’avoine, soupes, parfois un peu de viande : 85 g avec os, et l’inévitable skilly). Ils sont évidemment surveillés par un gardien qui s’assure de leur efficacité. Les femmes font du tricot, filent la laine, les hommes cassent des cailloux, écrasent le chanvre, filent de l’étoupe. Un maître dirige la workhouse, si c’est une petite, les pensionnaires doivent faire tout le travail (nettoyage, cuisine, blanchisserie…). Evidemment des sanctions sont infligées aux paresseux ou aux récalcitrants, privation de nourriture, enfermement, humiliations, coups de fouets… Ils ont interdiction de recevoir des visites ou de sortir sans autorisation du maître. Le système de la workhouse se transforme donc en une prison des pauvres. Les orphelins travaillent également et ont interdiction de sortir, on leur donne des cours d’éducation religieuse. Ils sont logés le plus souvent sous les toits. Le pauvre doit gagner son pain à la sueur de son front et doit travailler même inutilement. Les pauvres sont suspects de profiter indument de l’assistance publique. Le travail ne sert donc plus à réintégrer dans la société mais à punir.  Si les personnes âgées sont très nombreuses dans le système des workhouses, on retrouve aussi beaucoup d’enfants. En 1909, 10 000 enfants sont en workhouses, si on ajoute également les 46 000 dans les divers internats de l’assistance publique et les 130 000 aidés à domicile on arrive au bilan hallucinant de presque 200 000 enfants qui survivent grâce à la charité. En 1900, 215 000 personnes vivent dans les workhouses, en tout on retrouve 6,5% de la population totale du pays dans ces établissements.

La prison est le dernier lieu dans lequel le miséreux peut échouer. Les noms sont célèbres, la Roquette à Paris, Sing Sing à New York, San Telmo à Buenos Aires, Newgate à Londres… Les détenus sont astreints au silence le plus complet, parfois on leur met même des masques qui en plus de leur empêcher de parler, rend difficile l’identification des autres détenus. La nourriture y est chiche et infecte, les conditions de détention particulièrement horribles.

VII ) Le tourisme des bas-fonds : la « tournée des grands ducs »

Mais si les bas-fonds répugnent la bonne société, ils peuvent aussi être attractifs, la répulsion cédant au désir. Aidé par un guide, une troupe de riches parcourt la nuit les bas-fonds à la recherche d’attraction, de frissons, d’exotisme, de dépaysement, d’érotisme et de danger avec la certitude réconfortante d’être d’un autre monde. Inventé à Londres, le tourisme des bas-fonds se développe partout et c’est à Paris qu’il prend ses lettres de noblesse avec la fameuse « tournée des grands ducs » inventée autour de 1890. Le nom vient des grands-ducs de la Russie impériale qui venaient s’encanailler à Paris. Cette passion des possédants pour le vulgaire et le populaire est à la mode en cette fin du XIXe siècle (Bruant engueule les bourgeois tous les soirs dans son cabaret, et ceux-ci s’esclaffent). Il y a plusieurs circuits de cette tournée mais en général ils passent toujours par les mêmes lieux. Chaque ville a sa tournée des grands ducs. A Canton, les maisons de jeux et les bordels sont populaires. A New York c’est une plongée dans les Five Points, on y visite les maisons de passe et de jeux, les tripots, les café concerts, les fumeries d’opium et les music hall. Londres emmène les bourgeois dans son infâme East End. En 1888 surfant sur la popularité des crimes de Jack l’Eventreur. Un « Ripper Tour » est organisé dans Whitechapel, on visite les rues des meurtres, interroge les riverains et les prostituées et se rend dans un asile de nuit. La tournée londonienne se rend à Limehouse à la rencontre des immigrés Indiens ou Malais et dans les fumeries d’opium tenues par des Chinois.

En réalité tout ça est codifié, organisé, chiqué. Lors des tournées de riches clients, le pisteur organise parfois des fausses rixes dans les bouges. La tournée des grands ducs est en fait une mise en scène touristique. Le possédant, ne risque rien durant son escapade nocturne dans les bas-fonds. Les lieux sordides (asiles, garnis) sont finalement abandonnés au profit des cabarets de Montmartre et des cafés de Montparnasse, lieux de plaisirs normalisés. On laisse de côté les endroits où l’on croisait vraiment le visage sans fard, l’âme sans pantomime, des figurants atroces des bas-fonds.

Pour conclure, on peut dire que les bas-fonds ne sont pas nés avec l’industrialisation et l’urbanisation du XIXe siècle. On l’a vu ils apparaissent dès qu’une ville prend une ampleur importante, elle charrie avec elle son lot de miséreux, de déshérités… Mais force est de constater que le capitalisme de marché et la révolution industrielle ont fait exploser la taille des villes et la misère la plus noire s’est mise à côtoyer l’opulence la plus tapageuse. Cette urbanisation s’est déployée de l’Europe occidentale jusqu’au Nouveau Monde et aux colonies, entraînant avec elle le développement de bas-fonds sordides sous toutes les latitudes. Très vite leurs contemporains les ont jugés avec leur référentiel culturel, renvoyant à tout ce qui s’était fait de pire. Aujourd’hui ce terme de bas-fonds n’est plus utilisé, on lui préfère les mots plus policés de marges, ghettos, cités, quartier défavorisé. Mais rien n’a fondamentalement changé, la misère s’installe toujours en périphérie des villes, les trafics, et la criminalité gangrènent certains espaces. Des faits divers sales et sordides font les choux gras de la presse et la bonne société s’horrifie de ces lieux de non-droit sans parfois chercher à détricoter la réalité de la légende, sans se mettre à la place de tous ces gens qui sont aux marges de notre société et qui pour la plupart le resteront toute leur vie, transmettant ce fléau à leurs enfants, comme les malheureux pouvaient le faire dans les ruelles de Montmartre, des Five Points ou de l’East-End il y a deux siècles. Non fondamentalement, pas grand-chose n’a changé, et tant que nos sociétés ne prendront pas ces problèmes à bras le corps, les bas-fonds existeront toujours dans nos réalités comme dans nos imaginaires.

Les bas-fonds des capitales par Philippe Rouinssard
Les bas-fonds des capitales par Philippe Rouinssard
Les bas-fonds des capitales par Philippe Rouinssard

Publié dans APERITIFS THEMATIQUES

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article